Le 16 mai 2024 lors du 77e Festival de Cannes, le film Rendez-Vous avec Pol Pot de Rithy Panh fait sa première dans la salle historique de Debussy. La dernière œuvre du cinéaste a capté l’attention du public et de la critique. Ce long-métrage, inspiré de faits réels, raconte l’histoire de trois journalistes, Lise Delbo interprétée par Irene Jacob, Alain Cariou, interprété par Grégoire Colin et Pol Thomas incarné par Cyril Guil.

Rendez-Vous avec Pol Pot : Un travail de mémoire.
Rendez-vous avec Pol Pot est inspiré de l’histoire Sydney Schanberg, Elizabeth Becker et Malcolm Caldwell, venus interviewer le dictateur cambodgien en 1978. Tandis que le régime des Khmers rouges orchestre une mise en scène soignée pour démontrer leur bienveillance envers la population, le photographe découvre peu à peu l’effroyable vérité : un génocide en cours, presque ignoré du monde extérieur.
Rappel historique : Le régime de Pol Pot.
Le régime de Pol Pot, à la tête du Kampuchéa démocratique entre 1975 et 1979, s’est inspiré des doctrines communistes les plus radicales, notamment de la Chine de Mao Zedong. Le projet du dictateur était de créer une population pure, une population de paysans et de fermiers en éliminant les intellectuels, les riches et les bourgeois considérés comme des traîtres de la Nation car ayant délaissé le vrai travail, celui de travailler la terre, et en ramenant le pays à un modèle agricole. Les citadins furent déportés en masse vers la campagne, soumis au travail forcé. Les opposants, les rebelles et les les soupçonnées, ainsi que les personnes instruites, ont ete envoyés dans camps de concentration ou des centres de torture comme S-21, une ancienne école qui fut transformée par les forces de Pol Pot en prison et en centre de torture nommé. Devenu plus tard le musée de Tuol Sleng sous l’impulsion des Vietnamiens.
En seulement quatre ans, près de 18 000 personnes y ont été détenues dans une « machine de mort », avec une « élimination systématique des prisonniers ». Pendant longtemps, la sphère politique internationale n’a pas véritablement réagi. Pol Pot et Ieng Sary, respectivement surnommés Frère Numéro 1 et Frère Numéro 2, dirigeaient depuis l’ombre. Personne ne connaissait vraiment leurs visages, cela rendait leur identification difficile. Après la chute du régime, les États-Unis, préoccupés par l’influence vietnamienne dans la région, ont soutenu indirectement les Khmers rouges, cela a eu comme conséquence de fortement ralentir la reconnaissance internationale des crimes commis. C’est finalement en 2006, avec la mise en place des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, que les responsables encore vivants furent traduits en justice. Cependant le terme de “génocide” est discuté, on parle alors de Crimes contre l’Humanité. Ce n’est qu’en 2010 que les juges d’instructions, inculpent les coupables (les principaux dirigeants du parti communiste du Kampuchéa et du gouvernement du Kampuchéa démocratique) de Crimes contre l’Humanité, de crimes de guerre et de Génocide.
Le 7e art pour résister.
Rithy Panh est profondément marqué par ce génocide sur un plan personnel. Il est le fils d’un instituteur et lorsque les Khmers Rouge s’accaparent le pouvoir en 1975, il n’a que onze ans. Il est alors envoyé dans un camp de travail où il souffre de la faim et de la perte de sa famille. Il fuit alors son pays en compagnie d’autres survivants et trouve refuge en France en 1980. Alors rescapé du génocide, Rithy Panh consacre son œuvre à la mémoire de cette partie sombre de son histoire personnelle et nationale du Cambodge. Ses œuvres notables sont Bophana (1996), Duch, le maître des forges de l’enfer (2011) et L’Image manquante (2013).
Au travers de ses œuvres, le cinéaste cambodgien s’efforce de questionner la manière dont on raconte l’inhumain, la violence et le génocide dans le respect des victimes, dans la pudeur, tout en tentant de préserver leur mémoire. Engagé dans ce travail de mémoire, il contribue également à la restauration des archives du Kampuchéa et à la formation de l’association des jeunes Cambodgiens pour préserver le patrimoine culturel. Dans Rendez-Vous avec Pol Pot, Rithy Panh utilise le même procédé que dans L’image Manquante : le stop-motion avec des figurines en argile comme un moyen enfantin et innocent de raconter l’inexprimable. Le film montre également des images d’archives. Ce choix esthétique est une balance entre le respect des victimes et le devoir de documentation pour éduquer un plus large public. En effet, c’est un génocide dont on n’entend que très peu parler. Le cinéma devient alors un outil pédagogique et commémoratif.
La liberté d’expression, le droit à la vérité et l’obligation d’agir.
À la fin du film, dans la salle Debussy, Rithy Panh est acclamé, c’est une véritable standing ovation de plusieurs minutes. Il déclare alors “Je viens de me rendre compte, il y a trois – quatre jours, que la première fois que je suis venue à Cannes c’était en 1994 avec Les gens de la rizière et cette année 2024, cela fera trente ans”. En 1994 Les Gens de la rizière était en compétition officielle au Festival de Cannes, il s’agit alors de la première œuvre cambodgienne à être sélectionnée pour la Palme d’Or. Rendez-vous avec Pol Pot interroge, par le prisme du regard de journalistes en quête de faits, de preuves et de justice, la responsabilité collective et internationale face aux régimes tyranniques, totalitaires et répressifs.
Ce film, bien qu’il soit une fiction, relève de faits réels et historiques. Il résonne encore puissamment aujourd’hui, en mettant en lumière le combat de trois journalistes ayant risqué leur vie pour documenter ce génocide et donner une voilà celles qui ont été étouffées. Plus de quarante ans après, le Cambodge porte encore les cicatrices de ces crimes. Des lieux comme le musée Tuol Sleng, les archives préservées et les œuvres de Rithy Panh jouent un rôle essentiel pour lutter contre l’oubli de cette terrible réalité. Préserver la mémoire c’est faire état du présent pour préserver l’avenir.